A Pied à travers l'Utah sauvage

 


Destination : Boulder, Utah, (250 hab. env.).

Située sur l'incroyable Highway 12, la petite localité fut la dernière des Etats-Unis à recevoir son courrier postal à dos de mulet, dans une région si retirée qu'elle est restée longtemps l'ultime tache blanche sur les cartes géographiques. Boulder a connu ces dernières années un brusque réveil lorsque le président Clinton a déclaré Monument National un territoire de 760'000 hectares : le Grand Staircase- Escalante National Monument est quarante cinq fois plus grand que notre Parc national suisse. La popularité du président démocrate auprès d'une population à majorité mormone républicaine était déjà bien diminuée par certains antécédents (ouverture du marché américain de la viande de bœuf provoquant une forte chute des prix, ses affaires de jupons et ses démêlés avec la justice, etc). Elle ne s'est pas améliorée. Il faut reconnaître que les temps sont durs pour les petits éleveurs et ceux qui ne s'adaptent pas en s'ouvrant par exemple aux nouvelles tendances de l'économie, plus tournée vers le tourisme, ont peu de chance de survivre. Chez l'Oncle Tom plus qu'ailleurs les grands supplantent les petits qui doivent êtres créatifs pour survivre. La vie change, le pays change. Les ranchers ont eu leurs heures de gloire. Les troupeaux avaient d'ailleurs au début du siècle les dimensions du profit à outrance, résultant en une désertification dont le processus n'a pu être renversé qu'avec des décennies d'efforts. Serait-ce alors un retour de manivelle si la protection de l'environnement prend aujourd'hui le dessus au dépit de certains cow-boys.

Surprenant cette région, si loin de tout (les villes les plus proches, Salt Lake City et Las Vegas sont à cinq, six heures de route) mais au cœur d'un débat politique dont l'enjeu s'appelle "wilderness". Il n'y a pas de traduction française satisfaisante pour ce mot cher à beaucoup d'américains : terre sauvage, immensité inviolée, le territoire doit être suffisamment grand, intact, avec peu ou pas de voies d'accès pour mériter cette appellation. D'un côté les plus exigeants ne veulent plus une seule vache dans ce qu'il considère comme un sanctuaire fragile où le bétail n'a pas sa place, pendant qu'on peut lire sur l'arrière des camionnettes de certains ranchers l'autocollant "Si vous avez faim, mangez un écolo !"

Boulder est avant tout un petit bijou. On ne peut que tomber sous le charme de cette localité dont les verts pâturages irrigués se nichent entre les collines de roche blanche, de cette roche ridée comme la peau d'un pachyderme que les géologues nomment Navajo Sandstone. D'un point de vue géologique, la contrée est d'une richesse nulle part ailleurs égalée. Mais Boulder est aussi une communauté humaine et les habitants, qui à une époque pas si lointaine se constituaient principalement d'éleveurs, viennent aujourd'hui d'horizons très divers avec des intérêts parfois divergents, voire opposés.

On y pense encore un peu, pendant que, loin de tout, au rythme de la marche à travers ce paysage grandiose, se révèle doucement une autre dimension : l'intimité cachée de l'immense. Secrets et magie des lieux.

Roches ciselées par l'eau, le vent et les siècles, éclats de végétation baignant dans les lumières d'or du couchant. Nous avons établi notre campement dans ce décor d'un autre monde. Bien calés sous notre abri de fortune, fascinés, nous ne bougeons plus, de peur de perdre quelque chose d'essentiel. Tout semble magique maintenant plus encore : la pureté et la finesse du sable presque blanc où pousse cette enivrante menthe aux jolies fleurs bleues, les troncs déchiquetés des genévriers centenaires et ceux magnifiquement tordus des pins pignons, tous mélangent leurs senteurs à celle de l'omniprésente armoise, arbuste à petites feuilles argentées si typique du Sud-Ouest et que les gens d'ici appellent sauge. A six heures de marche de l'unique route, notre bivouac sur Brigham Tea Bench surplombe une faille profonde, qui marque le passage du temps dans cette terre cuivrée comme sur le visage ridé d'une vielle indienne. Le regard apaisé plonge dans l'immensité de ce territoire sauvage et déchiqueté de canyons profonds, que les routes d'aujourd'hui ont dû, comme les pionniers du XIXe siècle, se résoudre à contourner. Il n'existe pas ici de passage rapide et direct. Au Nord, vert de forêts et taché de falaises rouges, chargé de lacs et de ruisseaux d'où son nom, le haut plateau de l'Aquarius, l'un des plus hauts plateaux boisés du globe, barre majestueusememt l'horizon à plus de 3000m. À ses pieds le bassin de l'Escalante, véritable amphithéâtre, penche légèrement vers l'Est et donne naissance à la rivière du même nom qui s'est taillée une route tortueuse sur près de 160 km à travers l'un des territoires les plus rudes et magnifiques des Etats-Unis avant de se jeter dans le fleuve Colorado.

Deux mondes très différents, deux extrêmes se côtoient et s'épousent. D'un côté le désert et son aridité, roche mise à nu par les éléments, sculptée à coup d'éclats, sables rouges, bleus et blancs, arbres de bronze, buissons d'argent ; de l'autre les hauts plateaux verdoyants parés d'une multitude de lacs, couverts de forêts de pins ponderosa et de bouleaux, odeurs de mousses en sous-bois, pâturages gorgés de fleurs et partout une faune très diverse. Les ruisseaux de ces montagnes s'élancent, d'abord plein d'entrain, puis s'étirent aussi loin qu'ils le peuvent et persévèrent dans la profondeur de ce désert qu'ils abreuvent. Féerie d'un mariage dans le secret des grands espaces.

Quelques jours plus tard nous campons à la jonction de Little Death Hollow et Horse Canyon. Au réveil, pur silence matinal, fraîcheur verdoyante, une légère brise caresse les peupliers trembles. Au pied de la falaise de roche rouge le sable révèle une présence : les traces fraîches d'un puma. Vraisemblablement le même dont les traces nous accompagnaient hier pendant le passage des "narrows", ces passages où les parois d'un canyon se resserrent permettant à peine de s'y glisser. Attention alors aux crues, dont le nom américain "flashflood" décrit bien la rapidité. En période orageuse, que l'on appelle ici mousson, principalement de la mi-juillet à la fin août, il vaut mieux éviter les "narrows" si l'on ne peut être certain d'un jour sans pluie des kilomètres à la ronde. Un orage éclatant au loin peut passer inaperçu, mais les eaux récupérées par les immenses surfaces rocheuses convergent vers le point le plus bas et peuvent subitement envahir l'étroitesse d'un canyon ; c'est alors un mur de boue plusieurs mètres de haut qui balaie tout sur son passage. Gares aux inconscients ! Mais ce n'est pas la saison des pluies, le soleil brille, les oiseaux chantent et le vagabondage continue.

L'après-midi : ciel bleu, quelques cirrus, la chaleur est déjà intense. Perché à mi-hauteur, au bénéfice d'un recoin d'ombre protectrice, nous admirons les alentours. Quelle générosité ! Un immense cirque de roches somptueuses où le temps a inscrit ses plus belles peintures murales sert de décor à un jeu mystérieux : des grands corbeaux y dessinent de noires arabesques en glissant dans le vent et lancent des cris rauques contre la paroi. Un peu en contrebas, sur un petit plateau abrité, les fleurs pourpres d'un cactus jaillissent. Le grès tout autour est d'un jaune ocre ponctué par les grosses roches volcaniques noires, gardiennes du temps. Un autre son guttural appelle nos regards vers ce ciel éblouissant, et là où nous attendions quelque grand rapace nous suivons, volupté sur fond bleu, deux hérons cendrés en vol au-dessus de l'Escalante vers le Lac Powell.

Et c'est toute une poésie que de longer l'Escalante. Parfois obligés de traverser les eaux abondantes de cette rivière qui s'étire, s'emballe et cascade, puis se calme et serpente entre les vertigineuses parois striées de noirs dans une luxuriante végétation. Encore des traces de castor... que les traces... finira-t-on par voir ce castor de montagne à la réputation de timide ? Au pied d'une immense dalle rose s'offre une élégante et tendre bordure de fougères. Un peu plus loin au bord de l'eau qui court, ouvrant une gueule béante de crocodile figé, gît un grand tronc gris argenté appuyé sur quelques blocs vermillon. Perchées sur de robustes tiges rouge sombre les anémones du désert balancent leurs délicates corolles blanches au gré de la brise. Sur le sentier à peine marqué, une branche sèche se tortille comme un serpent pendant que le vol acrobatique des hirondelles s'approprie l'azur . Le monde végétal est ici essentiellement constitué de saules, d'armoise, de hautes herbes et de peupliers trembles, mais la diversité ne manque pas.